Conférence donnée le 28 mai 2015 par PIERRE POVEDA
Docteur en archéologie navale, coordinateur de la construction de l'ensemble
du projet au sein d'Arkaeos Ingénieur de recherche au CNRS Centre Camille Jullian (UMR 7299)
C'est un long parcours scientifique qui commence en 1993 à Marseille lors de fouilles préventives avant la construction d'un parking souterrain derrière la mairie,place Jules-Verne, à proximité du Vieux-Port. Parmi les éléments découverts, cinqépaves d'époque romaine ainsi que deux épaves grecques du VIe siècle avant J-C. Elles gisaient l'une contre l'autre dans les couches les plus profondes du site, rares vestiges de l'époque de la fondation de Marseille, Massalia, par les Grecs de Phocée, il y a 2600 ans.
L'équipe d'archéologie du Centre Camille Jullian, dirigée par Patrice Pomey, initie le projet de recherche pour comprendre par un jeu d'enquêtes comment ont été construits ces bateaux de l'époque archaïque pour les reconstruire à l'identique et les faire naviguer afin de connaître leurs performances et leur comportement.
La reconstitution du Jules-Verne 7, le caboteur, est baptisée « Prôtis », celle du Jules-Verne 9 « Gyptis». Ces noms font référence à la légende de la fondation de Massalia.
Deux techniques ont été utilisées pour l'assemblage de Jules Verne 7 : ligatures et tenons et mortaises, cette dernière technique perdurera ; tandis que Jules-Verne 9, le plus petit, est entièrement ligaturé . C'est un bateau cousu main: tous les 4 cm, il y a des ligatures de fil de lin de 1mm ½, les membrures sont elles aussi ligaturées par un fil plus épais passé plusieurs fois. Pour assurer la conservation des épaves, elles subissent des traitements dans le laboratoire ARC-Nucléart à Grenoble.
En 2013, Jules-Verne 9 est exposé au musée d'Histoire de la Ville de Marseille. Les restes du bateau, 25% dont la varangue, sont déposés dans un berceau de fil de fer forgé qui permet d'imaginer sa forme.
Beaucoup d'études en laboratoire sont nécessaires. En 1995, une reconstruction à l'échelle 1 soulève des questionnements sur la restitution potentielle par rapport aux niveaux certains, probables et possibles des données collectées.
D'autres épaves aux caractéristiques semblables fournissent des compléments d'informations pour mieux cerner le profil de Gyptis. Les relevés d'une autre épave de l'époque archaïque, découverte au XVIIIe siècle en Corse à l'embouchure du Golo, livrent de précieuses indications. L'équipe étudie également des documents iconographiques comme cette pièce de monnaie ibérique du Ier siècle avant J-C.
L'ensemble du bateau est aussi reconstitué en 3D par Pierre Poveda afin d'effectuer les calculs hydrostatiques et hydrodynamiques, de produire les plans de construction et les tracés des pièces nécessaires. Ce travail en amont permet une proposition de restitution. Il s'agit d'une grande barque côtière semi-pontée, à la silhouette de baleinière, aux extrémités relevées et symétriques. La propulsion est assurée par une voile carrée de 25 m2 en coton et en lin, et par des avirons. Sa longueur est de 9,85 m, son maître-bau de 1, 88 m, avec un tirant-d'eau de 0, 29 m, un poids total de 1500 kg dont 720 kg de lest. Ce bateau est multifonction : transport de proximité et pêche au corail notamment (du corail rouge a été retrouvé dans un dépôt de résine et de cire d'abeille). Une seule expérience de ce genre a été réalisée auparavant avec Kyrénia, un navire chypriote du IVe siècle avant J-C.
En 2007, Patrice Pomey et son équipe d'archéologie navale du Centre Camille Jullian réussit à faire inscrire le projet de restitution des deux navires dans la programmation officielle de la candidature de Marseille-Provence au titre de capitale européenne de la culture 2013. Le coût estimé à 1450000 euros ne permet que la restitution de Gyptis.
GYPTIS
Les objectifs sont une construction à l'identique avec des matériaux similaires et en recherchant les savoir-faire des charpentiers de l'époque grecque archaïque ;une réplique navigante qui sera mise à l'eau pour évaluer les qualités nautiques de la carène et de la voile et observer l'évolution du bateau dans le temps.En 2010, l'équipe collecte des essences identiques à celles utilisées par les Phocéens avec l'aide de l'ONF. Dans l'arrière pays provençal, on trouve le pin d'Alep dans la forêt de Gémenos et le chêne dans la forêt domaniale de Cadarache. Les dates d'abattage sont choisies en fonction du calendrier lunaire, en lune descendante. Le bois subit ensuite trois mois d'étuvage et deux ans de séchage.
En 2013, c'est l'approvisionnement en lin provenant de Normandie pour lesligatures et les tissus d'étanchéité ; du bois pour les membrures ; de la poix blanche de Bourgogne ; 250 kg de cire d'abeille d'Orléans ; de l'huile de lin. En février 2013, le chantier démarre au pied du palais du Pharo dans une
ancienne menuiserie de l'entreprise Borg qui s'est spécialisée dans la construction traditionnelle et qui a déjà collaboré avec les archéologues du Centre Camille Jullian.
L'équipe ne rencontre pas trop de difficultés, mais reste vigilante. Des savoir-faire sont évidemment perdus comme celui du dessin à plat sur une planche qui peut malgré tout être observé dans l'espace nordique et indien actuellement. Les charpentiers du Kerala en Inde du sud fabriquent encore des bateaux cousus.
Les cinq charpentiers de marine utilisent la méthode ayant cours dans l'Antiquité en réalisant une construction « bordé premier » : les virures sont posées avant les membrures. Leur montage détermine la forme de la carène et le bordé constitue la structure portante. Près de 10 000 trous sont forés à la perceuse, petite concession au modernisme. 5 km de fil de lin sont utilisés pour la réalisation des coutures qui demande beaucoup de temps : environ 3000 h de travail ! Des étudiants
sont mis à contribution. La coque assemblée est recouverte d'un mélange de cire d'abeille et de poix pour parfaire l'étanchéité. La couleur noire est obtenue avec du charbon de sarment de vigne. La couleur du pavois est rouge. L'ajout d'oxyde de fer au mélange initial donne cette teinte lie-de-vin. Ces colorations correspondent aux descriptions trouvées dans les textes homériques et à celles observées sur les vases grecs. Après l'ajout des divers éléments internes, il faut penser à l'équipement, à l'accastillage, au gréement. La voile carrée est remontée grâce à des cargues qui permettent aussi de la réduire en forme de triangle. Pour ne pas déroger à la tradition, l'œil qui conjure le mauvais sort est peint de chaque côté de l'étrave. Une pièce de monnaie votive est placée sous l'emplanture du mât. « Gyptis » est écrit à la poupe du bateau en majuscules latines d'un côté, et en lettres grecques ioniennes du VIe siècle avant J-C, de l'autre.
La construction de Gyptis a nécessité près de 8000 h de travail. 5600 visiteurs ont fréquenté le chantier. Livré dans les délais, il est mis à l'eau le 12 octobre 2013 à la cale du Vieux-Port, quai Marcel Pagnol.
Le 12 novembre 2013, les premières expérimentations de navigation à la voile ont lieu. Gyptis est rapidement pris en main, notamment la voile carrée dont le maniement se révèle assez simple.
Le 12 novembre 2013, les premières expérimentations de navigation à la voile ont lieu. Gyptis est rapidement pris en main, notamment la voile carrée dont le maniement se révèle assez simple.
Les premiers enseignements tirés de ces sorties en mer montrent un bateau sain et marin, avec une bonne stabilité transversale, très sensible aux mouvements de l'équipage et aux réglages de la barre d'écoute. Son comportement est comparable à celui d'un dériveur. La vélocité de Gyptis est assez remarquable :
– à la rame: 2,5 nœuds avec quatre rameurs, 3,5 nœuds avec six rameurs et une pointe de 4,1 nœuds ;
– à la voile : vitesse moyenne de 3 nœuds, 7 nœuds maxi ;
– la remontée au vent au-dessus de force 5.
Après un hiver passé à l'abri, Gyptis reprend la mer pour des navigations sur les côtes du Midi.
PROGRAMMATION 2015
Une photogrammétrie de contrôle des formes : quelques petites différences se remarquent, on a gagné 2 cm en hauteur.
Étude des vitesses observées à la rame et à la voile, diagrammes des polaires.
De nouvelles questions sur les temps de navigation se posent pour les historiens du commerce.
Validation du transport d'amphores.
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- Le projet Prôtis a sa page Facebook
- Le site de l'association Archaeos, archéologie sous-marine et patrimoine
maritime
- Un article, « Gyptis aux origines de Marseille » dans le n° 259, mai-juin 2014,
du Chasse-Marée.

