Conférence donnée le 26 août par JEAN-PAUL DEMOULE Institut Universitaire de France et Université de Paris 1
Professeur de Protohistoire européenne UMR du CNRS 8215 Trajectoires Institut d'Art et d'Archéologie .
Monsieur JP Demoule participé à la création de l'INRAP, dont il fut Président de 2001 à 2008
Professeur de Protohistoire européenne UMR du CNRS 8215 Trajectoires Institut d'Art et d'Archéologie .
Monsieur JP Demoule participé à la création de l'INRAP, dont il fut Président de 2001 à 2008
La recherche d'un peuple originel qui se serait répandu est partie du constat qu'un certain nombre de langues et de mythologies se ressemblent. Une douzaine de familles de langues sont concernées : celtiques, italiques, germaniques, baltes, slaves, indo-iraniennes, anatoliennes (disparues aujourd'hui), le grec, l'albanais, l'arménien, le basque, le hongrois, le finnois, une partie des langues parlées dans le Caucase, ce qui représente environ six mille langues dans le monde. Après la politique de colonisation menée par les pays européens, les langues indo-européennes se sont répandues partout dans le monde sauf dans les pays de langue arabe, chinoise et mélanésienne.
Grâce à l'écriture, les langues grecque, hindi, hittite sont connues dès -1500 avant JC. Au Moyen Âge, c'est le slave, le baltique, le celtique qui sont fixés.
À partir du XVIIIe siècle, les Européens se créent un continent et des ancêtres pour eux tout seul, les Indo-Européens : un peuple guerrier conquérant qui aurait diffusé sa langue, sa culture, ses croyances en prenant le contrôle de l'Europe et d'une partie de l'Asie jusqu'à l'Iran il y a des millénaires. Mais les Indo-Européens ont -ils vraiment existé? Est-ce une vérité scientifique ou la construction d'un mythe qui dispenserait ainsi les Européens de devoir emprunter leur origine aux Juifs, à la Bible?
Des érudits recherchent donc une langue originelle pour trouver un peuple originel, c'est la paléontologie linguistique : l'orientaliste William Jones (1746-1794) ; Johann Gottfried Herder (1744-1794) ; Karl Wilhelm Friedrich Schlegel (1772-1829) ; Voltaire (1694-1778) ; l'aîné des frères Grimm, Jakob (1786-1859) . Franz Bopp (1791-1867) qui fonde la linguistique comparative. Le philologue Auguste Schleicher (1811-1868) écrit son célèbre « Compendium de la grammaire comparée des langues indo-européennes ». Il est le premier à construire un arbre historique des langues indo-européennes en 1861.
Les chercheurs placent d'emblée le foyer en Inde, puis on le déplace à l'ouest avec Adolphe Pictet, vers les steppes au nord de la mer Noire avec Otto Schrader, et finalement la Baltique à la fin du XIXe siècle. Mais peu d'argumentations archéologiques figurent dans leurs études. En effet, la localisation de ce berceau suppose que l'archéologie mette en évidence un phénomène d'expansion et que la société localisée ait un caractère indo-européen.
La paléontologie linguistique, très compliquée, est abandonnée à la moitié du XXe siècle.
A la recherche du peuple originel, les trois théories
1- Allemagne et Scandinavie
Thèse soutenue par les nationalistes allemands depuis un siècle. Elle ne s'appuie sur aucune recherche archéologique. Gustaf Kossinna ( 1858-1931) est l'inspirateur direct du nazisme. Cette idée est aujourd'hui défendue par Jean Haudry et récupérée par les extrêmes droites actuelles.
2- La steppe pontique, dans la partie sud de l'aire entre Volga et l'Oural Théorie la plus diffusée, c'était déjà celle de Liebniz il y a 300 ans. Marija Gimbutas (1921-1994), archéologue américaine d'origine lituanienne, s'appuie sur l'hypothèse d'une population néolithique, patriarcale, très hiérarchisée, ayant domestiqué précocement le cheval qui en fait un acteur privilégié d'invasions. Les vestiges archéologiques de cette civilisation dite « de tombes à fosse », sont les kourganes, autrement dit des tumuli où sont déposés des objets de prestige. Majita Gimbutas donne une consistance archéologique à la thèse de Schrader. L'élève de Marija Gimbutas, l'archéologue irlandais James Mallory, né en 1945, développera l'hypothèse steppique.
Mais il y a partout des sociétés hiérarchisées et guerrières au Néolithique européen. L'argument du cheval ne tient pas non plus car les chevaux sont en tous lieux présents en Europe et au Proche-Orient.
( Au sujet la théorie steppique, consulter l' ouvrage d'André Martinet : « Des steppes aux océans, l'indo-européen et les Indo-Européens ».)
3- Le Proche-Orient
Ce qui est prouvé, c'est l'apparition de l'agriculture et de l'élevage. Leur diffusion a généré un boum démographique. Cependant, demeurent les problèmes liés à la localisation proche orientale.
L'archéologue britannique Andrew Colin Renfrew, né en 1937, propose un foyer anatolien.
En fait, aucune hypothèse n'est satisfaisante. Les sociétés traditionnelles sont multilingues . C'est une idée du XIX siècle concordant avec l'émergence du concept d'état nation. Des langues ont survécu au latin imposé par un état fort. Des conquérants de type étatique ont toujours perdu leur langue au bout de quelques générations. Les conquistadors n'ont imposé la leur qu'au moyen d'un colonialisme
impérial d'un demi millénaire. Il ne reste pas grand chose de la langue des Vikings.
La mythologie comparée
Le spécialiste de cette discipline est le linguiste, philologue, historien des religions, le français Georges Dumézil (1898- 1986) . Il interprète les mythes par le prisme de la théorie des trois fonctions en montrant qu'il existe entre les récits mythiques religieux, et non religieux, des peuples indiens, celtiques, germaniques ou romains, des thèmes et des schémas narratifs analogues. La mythologie indo-européenne s'ordonnerait d'après une « trifonctionnalité » : souveraineté et religion, force guerrière, travail et production. Cette organisation en trois fonctions se retrouve aussi dans les récits fondateurs de la Rome antique ou dans les institutions sociales de l'Ancien Régime : clergé, noblesse, tiers état ; la société indienne est divisée pareillement (avec des subdivisions).
La mythologie trifonctionnelle est l'objet de controverse, ces structures mythiques se retrouvant aussi hors du domaine indo-européen. La mythologie comparée plaide plutôt pour une circulation en tous sens des mythes à l'instar des personnes et des biens. Notons que Georges Dumézil est resté prudent dans ses affirmations. Il a fait des émules : Georges Duby, Michel Foucault, Claude Lévi-Strauss, Émile Benveniste.
Conclusion
Il n'y a pas de réponse simple. Depuis la colonisation d'une grande partie du monde par les Européens, la préoccupation est plutôt la recherche d'un mythe d'origine distinct de celui proposé par la Bible. Les arguments sont souvent circulaires. Le modèle arborescent centrifugé est simpliste et non vérifié. L'archéologie moderne ne valide aucune des hypothèses proposées, pas plus que les données récentes de la linguistique, les racines communes aux 14 familles de langues indo-européennes tenant plus du hasard. La question raciale est récurrente. La génétique remplace la mesure des crânes. Il faut se méfier des détournements. Pour expliquer les ressemblances entre les langues indo-européennes, d'autres modèles opératoires plus complexes en réseaux restent à construire.
Pour plus d'informations :
- Le livre de Jean-Paul Demoule :
« Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d'origine de l'Occident » éditions du Seuil, octobre 2014
- Visite du site de Jean-Paul Demoule : jeanpauldemoule.com et sa page Facebook
- Le blog Assimil, entretien avec Jean-Paul Demoule :
http://blog.assimil.com/entretien-avec-Jean-Paul-Demoule
http://blog.assimil.com/entretien-avec-Jean-Paul-Demoule